PAX CYNICA
Quoique prévisible, l’arsenalisation des sujets technologiques, et notamment IA, par les Etats Unis n’est pas une bonne nouvelle en général. Elle pèse aussi sur la coopération internationale qui visait à sécuriser l’ensemble de la chaine de valeur de l’économie de l’intelligence artificielle, et ainsi à une moindre dépendance vis-à-vis de la Chine.
- C’est donc la fin annoncée de la « Pax Silica” qui “vise à unir les pays qui accueillent les entreprises technologiques les plus avancées au monde afin de libérer le potentiel économique de la nouvelle ère de l’IA” a déclaré le département d’Etat dans un communiqué.
- On y retrouvait 16 pays répartis entre l’Europe, le Moyen Orient et l’Asie-Pacifique.
- Pour l’économiste Philippe Askenazy dans le Monde, la Pax Silica s’articule avec une stratégie interne extrêmement précise dont la combinaison des deux vise en réalité à renforcer la centralité américaine dans l’écosystème mondial de l’IA, en organisant une dépendance accrue des autres Etats aux capacités de calcul et d’entrainement américaines.
- En effet, l’analyse de la note des conseillers économiques de la Maison-Blanche « Artificial Intelligence and the Great Divergence » nous enseigne que la stratégie américaine repose sur :
- la modernisation du réseau électrique, la construction de nouvelles centrales
- et la relance du nucléaire, afin de garantir une capacité énergétique suffisante pour accompagner la multiplication des centres de données.
- Dans le même temps, cette expansion est rendue possible par une politique de facilitation administrative permettant de réduire les contraintes pesant sur le développement de ces infrastructures.
- Ainsi, le développement est tel qu’il capte l’essentiel de la production mondiale de composants informatiques, réduisant ainsi la capacité de construction de tels centres dans les autres pays tout en offrant un coût d’usage attractif.
- Si la Pax Silica est présentée comme un outil de coopération internationale au service des pays signataires, la référence, non dissimulée, à la Pax Romana n’est somme toute pas fortuite.
- L’ordre impérial fondé sur la puissance militaire et territoriale de Rome apparait comme la source d’inspiration de l’administration Trump dont les volontés impériales se matérialisent non plus sur une domination territoriale mais sur la maitrise des infrastructures numériques et industrielles de l’intelligence artificielle.
- C’est ce que le journaliste et essayiste Evgeny Morozov expliquait dans une excellente analyse pour le Monde Diplomatique:
- les États-Unis abandonnent le mythe du libre marché pour mettre en place une stratégie industrielle dirigée contre la Chine.
- Sous les administrations Biden puis Trump, l’État a mobilisé le Pentagone, les fonds publics, le capital-risque et les géants technologiques afin de contrôler les chaînes d’approvisionnement, les minerais critiques, l’énergie et l’intelligence artificielle.
- Washington conditionne l’accès à ses technologies et à son financement à l’alignement géopolitique de ses partenaires.
- Morozov décrit ainsi l’émergence d’un nouvel impérialisme techno-industriel, mêlant puissance publique, finance privée et domination numérique mondiale.