Le vrai problème de l’accord UE‑Mercosur est moins ce qu’il fait aux agriculteurs européens que ce qu’il dit de l’Europe. Il est conçu dans le logiciel des années 1990 : réduction généralisée des droits de douane, ouverture réciproque des marchés, encadrement minimal des aides publiques, comme si le « consensus de Washington » n’avait jamais été remis en cause par les crises financières, climatiques et géopolitiques.
- Or, en 2026, les États‑Unis pratiquent sans complexe une politique industrielle massive, de l’Inflation Reduction Act de Biden aux subventions aux semi‑conducteurs et aux tarifs trumpiens, et la Chine structure depuis longtemps ses chaînes de valeur autour d’un capitalisme d’État assumé.
- L’Union, elle, continue de négocier de grands accords commerciaux qui limitent sa marge de manœuvre en matière de subventions, de préférences locales, de conditionnalité environnementale forte, alors même qu’elle proclame une « autonomie stratégique ouverte » et un Pacte industriel vert.
- L’accord Mercosur en est l’illustration parfaite : en verrouillant sur le long terme des règles de concurrence et de libéralisation, il fige un modèle où le commerce reste le vecteur principal d’influence économique, là où l’époque réclame des stratégies coordonnées d’investissements, de normes, de technologies.
- En clair, cet accord protège moins la capacité européenne à planifier ses chaînes d’approvisionnement essentielles (matières premières critiques, technologies vertes, défense) qu’il ne consolide un vieux réflexe :
- L’UE a raison de vouloir exister en Amérique du Sud, de ne pas laisser à Donald Trump et à la Chine le monopole de l’influence auprès du Brésil ou de l’Argentine. Elle a raison de vouloir fixer avec ces partenaires des standards démocratiques, environnementaux et sociaux supérieurs à ceux offerts par Pékin ou Washington.
- Mais elle s’y prend mal si elle continue de traiter la géopolitique comme un supplément d’âme de sa politique commerciale, plutôt que comme le cadre d’une stratégie industrielle et climatique intégrée.
- Un accord du type Mercosur, fût‑il paré d’un chapitre développement durable renforcé, ne suffit plus ;
- il faut des partenariats ciblés sur les chaînes de valeur (hydrogène, batteries, agriculture durable), articulés avec une politique industrielle européenne assumée, y compris protectrice.
- Suspendu dans l’attente d’un avis de la CJUE, l’accord UE‑Mercosur apparaît ainsi comme un vestige :
- ni tout à fait du passé, ni vraiment de l’avenir.
À l’Europe de décider si elle en fait un point d’orgue de la vieille mondialisation ou le point de départ d’un nouveau récit où le commerce sert enfin la puissance publique, et non l’inverse.